L'objectif ? Alimenter un modèle inédit de prédiction des risques de noyade, fruit d'une collaboration entre scientifiques et sauveteurs dans le cadre du projet IRICOT du programme Risques (IRiMa).
Combler le vide des données sur les accidents de baignade
Entre le 5 juillet et le 31 août 2025, plus de 1 500 sauvetages aquatiques ont été enregistrés sur les plages landaises, auxquels s'ajoutent 3170 autres actions de secourisme. Des chiffres impressionnants qui révèlent l'ampleur du travail quotidien des équipes de surveillance, mais surtout, une donnée jusqu'alors invisible : la réalité complète de l'accidentologie liée à la baignade en mer.
« Une grande difficulté en matière de prédiction des risques de noyade est l'absence de données suffisantes sur les accidents. », explique Jeoffrey Dehez (INRAE), économiste au sein du projet IRICOT et versé dans les approches pluridisciplinaires, notamment avec les sciences des données. Les travaux antérieurs déployés dans le Sud-Ouest s'appuyaient généralement sur les données des services d'urgence médicale, ne recensant que les interventions ayant nécessité un appel au 15. Or, ces données ne concernent qu'une faible proportion des interventions des sauveteurs. Une journée sans appel au SAMU peut avoir compté plusieurs dizaines de sauvetages, ce qui n'en fait pas une journée sans risque.
Le paradoxe est frappant : les informations nécessaires à un modèle fiable existent bel et bien. Les sauveteurs sont tenus de répertorier toutes leurs interventions, quelle que soit leur gravité. Mais ces données restent consignées sur papier, dans des cahiers de bord qui s'accumulent sans pouvoir être exploités. C’est de ce constat, que la plupart des données nécessaires sont disponibles dans ces archives, qu’est née l’idée du projet : numériser une partie de cette collecte pour la rendre exploitable scientifiquement.
Un outil numérique conçu avec les sauveteurs
Mettre en place une collecte numérique tout en maintenant la nécessité du report papier nécessitait une forte adhésion des équipes de terrain. Le travail de co-construction avec les sauveteurs a donc été fondamental. L'outil devait répondre à des critères stricts : gratuit, simple d'utilisation et fonctionnant hors réseau pour permettre l'enregistrement même en l'absence de connexion internet sur les plages.
L'application développée repose sur ODK Collect, un logiciel open source déjà utilisé par une importante communauté scientifique à travers le monde et en l’occurrence par l'INRAE, partenaire du projet. Cette brique logicielle, largement éprouvée par la communauté scientifique, permet de créer des interfaces de collecte à partir de simples fichiers Excel. Sa flexibilité a permis de l'adapter précisément aux besoins des sauveteurs.
Pour chaque intervention, seules les informations essentielles sont et en particulier le lieu, la date et l'heure. Une simplicité qui masque une stratégie scientifique rigoureuse : ces données, une fois couplées à des observations météo-marines, permettront d'identifier les facteurs de risque avec une précision inédite.
Mais l'innovation ne s'arrête pas à la collecte. Pour que les sauveteurs deviennent véritables acteurs du projet, une interface de consultation a été développée, leur donnant accès à des synthèses hebdomadaires de leurs interventions. Certains utilisent même ces rapports pour leurs comptes-rendus officiels rendus aux autorités publiques, ce qui transforme une contrainte apparente en outil d'aide à la décision.
Le littoral landais, laboratoire d'une expérimentation pionnière
Le choix du département des Landes pour cette première expérimentation n'est pas anodin. Ce littoral présente des conditions océaniques parmi les plus dangereuses de France, notamment en raison des baïnes, ces courants d'arrachement qui piègent régulièrement les baigneurs. La forte conviction des sauveteurs landais de l'utilité de la démarche, couplée à la proactivité du Syndicat Mixte de Gestion des Baignades Landaises (SMGBL), a permis de conduire cette mission de collecte à grande échelle.
« Sur les autres parties du littoral français, la fragmentation des modes de recrutement, généralement à l’échelle des communes, – sans organisation professionnelle territorialisée, ne facilite pas la mise en œuvre d'une expérimentation de cette ampleur. », explique le chercheur. Néanmoins, le succès de la phase pilote porte ses fruits : le dispositif est actuellement en cours de déploiement dans les Charentes-Maritimes et le Finistère, sur 30 plages supplémentaires, grâce au soutien des Services Départementaux d'Incendie et de Secours locaux (SDIS). Dans les Landes, la collecte se poursuit désormais hors saison, les patrouilles étant réalisées tout au long de l'année.
Comprendre les deux piliers du risque
Dans ce cadre, la prédiction des risques de baignade est une problématique éminemment mathématique et statistique. Elle nécessite de croiser les données d'accidents avec des prédicteurs à la fois environnementaux et sociétaux et comme dans n'importe quel outil de modélisation des risques, il s'agit d'établir des liens de cause à effet significatifs.
Pour comprendre le versant comportemental du risque, le chercheur mène des enquêtes auprès des usagers des plages. L'objectif : affiner la compréhension de l'exposition au risque, qui ne se limite pas au nombre de personnes présentes sur la plage. « Tous les gens sur la plage ne vont pas se baigner. », rappelle-t-il. Ces enquêtes permettent d'intégrer au modèle la proportion réelle de baigneurs en fonction de paramètres humains – âge, expérience de la natation, perception du risque – et environnementaux – température de l'eau, hauteur des vagues, présence de drapeaux d'alerte.
Pour le versant physique des aléas océaniques, c'est Bruno Castelle (CNRS), spécialiste des dynamiques côtières, qui apporte son expertise. Ensemble, ces deux approches permettent d'augmenter considérablement le niveau de compréhension du risque, car au-delà du nombre de ses variables, c’est leur finesse et à leur fiabilité qui fait la qualité du modèle.
Une expertise issue de projets précurseurs
Cette démarche s'inscrit dans la continuité de deux autres projets de recherche, SWYM et CORALi, qui ont permis de travailler sur différents types d'aléas et d'exposition. Mais IRICOT se distingue par la collecte de données très précises sur tous les accidents, même mineurs, et par une confrontation prévue des résultats théoriques avec l'expertise des sauveteurs durant l'été 2026.
Les données collectées via l'application sont stockées sur un serveur INRAE, où elles peuvent être interrogées à distance. Cette base de données alimentera, une fois la quantité minimale de données atteinte, des modèles de prédiction avec un objectif ambitieux : produire des prévisions en temps réel en couplant ces informations aux données météo-marines ; étape encore à développer, mais dont les fondations sont désormais posées.
Un modèle qui suscite l'intérêt international
L'outil a déjà fait l'objet de deux présentations lors de conférences internationales : aux 11ᵉ Rencontres R à l'université de Mons en Belgique en mai 2025, et à la Jumping Rivers Shiny in Production Conference à Newcastle au Royaume-Uni en octobre 2025. Il sera également présenté sous forme de poster à la World Conference on Drowning Prevention en Égypte le 23 novembre prochain.
Cette expérimentation rencontre un fort intérêt bien au-delà des frontières françaises. En Australie notamment, où scientifiques et sauveteurs travaillent depuis longtemps sur le sujet, l'intégration de l'aspect sciences humaines et sociales dans la modélisation du risque constitue une innovation majeure. « Ce projet suscite un fort intérêt sur le développement de sa partie exposition, en plus de la prédiction d'aléa », observe Jeoffrey Dehez.
À l'échelle mondiale, le risque de noyade ne se limite pas à l’océan, mais concerne de nombreux autres milieux (lacs, estuaires, rivières). Le modèle développé dans le cadre d'IRICOT, avec le soutien des communautés de sauveteurs français, pourrait ainsi contribuer au développement d'outils de prévision adaptables à différents contextes géographiques et climatiques.
Vers une prévention fondée sur les données
Particulièrement sensibles aux effets du changement climatique, les zones littorales sont des bassins de risques confrontés à des aléas multiples : submersions marines, recul du trait de côte, élévation du niveau de la mer. Dans ce contexte, le projet IRICOT du programme Risques (IRiMa) s'inscrit dans une démarche plus large visant à formaliser une science des risques pour contribuer à l'élaboration d'une nouvelle stratégie nationale de gestion des risques et des catastrophes.
En transformant des cahiers de bord manuscrits en bases de données exploitables, en associant étroitement les sauveteurs à la démarche scientifique, et en croisant expertise physique et sciences humaines, ce projet illustre comment la recherche peut se mettre au service de la prévention.
Cette mission s’est déroulée dans la cadre du groupe de travail n°1 du projet IRICOT, dont l’objectif est de construire des trajectoires d’adaptation en étudiant deux aspects complémentaires pour améliorer la gestion des risques actuels et futurs :
- l’évolution historique des aléas naturels et des effets anthropiques sur les littoraux ;
- l’apport de la connaissance des usages anciens des territoires, leur histoire, leur culture du risque et leur évolution physico-socio-économique.