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Lire l'article "retour sur le séminaire Les SHS à l’épreuve des risques et des catastrophes (Partie 1)" sur le site du CNRS SHS
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Lire l'article "retour sur le séminaire Les SHS à l’épreuve des risques et des catastrophes (Partie 2)" sur le site du CNRS SHS
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Consulter le PDF de la lettre du CNRS SHS n95 janvier 2026
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Consulter le PDF de la lettre du CNRS SHS n96 avril 2026
La présentation d’Annabelle Moatty, géographe au CNRS, membre du Laboratoire de géographie physique : environnements quaternaires et actuels (LGP, UMR8591, CNRS / Université Paris 1 Panthéon Sorbonne / UPEC / Inrap) et Julien Rebotier, géographe au CNRS, membre de l’unité Transitions énergétiques et environnementales (TREE, UMR6031, CNRS / Université de Pau et des pays de l’Adour), montrait comment la géographie en France s’est emparée de la question des risques de façon spécifique au sein des sciences humaines et sociales. Elle a été à l’origine d’un ensemble de travaux qui ont permis d’accumuler une somme importante de connaissances, de différentes manières et de façon parfois dispersée. Ces travaux instaurent un dialogue résolument interdisciplinaire mais jusqu’ici davantage tourné vers les géosciences et les sciences de l’environnement que vers les sciences humaines et sociales. À compter de la fin des années 1970, une chronologie sommaire de grands moments marqués par les principales approches d’une géographie des risques encore imparfaitement identifiée a permis de caractériser l’évolution d’un objet de recherche sensible à un contexte social et politique également changeant.
L’intérêt de la géographie pour les risques en France est pleinement lié au contexte de la montée en puissance, à partir de la décennie 1970, des questions environnementales à l’échelle internationale (voir par exemple la conférence de Stockholm en 1972) et de leur institutionnalisation nationale (création du ministère de l’Environnement en France en 1971). La décennie 1980 est, quant à elle, marquée par la reconnaissance des effets délétères d’une forme de modernité au travers des risques technologiques, qui assoie les réflexions autour d’une société du risque, et de l’avènement d’une société vulnérable1. Dans ces contextes où les catastrophes deviennent toujours plus visibles et significatives, la thématique des risques s’installe. Les géographes multiplient les études de cas et les retours d’expérience post-événement, le plus souvent dans le but de développer des savoirs et connaissances appliquées et applicables sur les territoires sinistrés ou pouvant l’être2.
Si les débats internationaux de la géographie radicale sur les causes des catastrophes ne sont pas ignorés, l’étude des risques en France, initialement marquée par la géographie physique, fait la part belle aux mécanismes bio-physico-chimiques du milieu dans la compréhension des processus impliquant des interactions entre sociétés et environnements. Sans encore faire toute leur place aux risques en tant qu’objet d’étude, les réflexions sur le géosystème (un système spatialisé dynamique formé d'éléments naturels et anthropiques interconnectés) en sont un bon exemple. L’attention portée au contexte territorial a souvent pour conséquence une influence des reconfigurations institutionnelles sur le type de travaux menés. Ainsi, au cours des décennies 1980 et 1990, la mise en œuvre des lois de décentralisation a pour effet de renforcer le poids de l’aménagement des territoires et de stimuler l’appétence de la discipline pour les dimensions appliquées et pratiques, révélant ainsi l’utilité sociale de la géographie toujours en recherche de légitimité. En témoignent les nombreux travaux (notamment doctoraux) sur des sujets qui intéressent en dehors du monde académique (assurance, gestion de crise, relèvement post-catastrophe) constituant autant de débouchés professionnels pour les jeunes chercheurs et chercheuses.
IrMashItUp - Transformation d'une épave de bateau à Cul-de-Sac en oeuvre de street art par l'artiste MaSh' in ART suite au passage de l'ouragan Irma sur Saint-Martin (Iles du Nord, Antilles françaises © A. Moatty, Novembre 2017
Par la suite, à partir des années 2000, les travaux sur les risques deviennent plus réflexifs et plus ancrés. Ils présentent des dimensions sociales et politiques attentives aux multiples ressorts de la construction sociale des risques et catastrophes, et à leurs effets territoriaux3. Ces travaux puisent alors dans l’écologie politique, la géographie sociale et politique, voire l’épistémologie critique aux temps de l’anthropocène4. Ils questionnent par exemple les concurrences à l’œuvre entre les concepts de vulnérabilité et de résilience, la recomposition des compétences aux différentes échelles administratives et territoriales, ou encore les transferts de responsabilités qui s’opèrent du collectif vers l’individu.
Ces différents « moments » des risques en géographie se complètent plus qu’ils ne s’excluent et sont marqués par les événements remarquables qui ont eu lieu sur le territoire national (inondations de Nîmes en 1988 et de Vaison la Romaine en 1992, etc.) et à l’international (tsunamis de 2004 et de 2011, Katrina en 2005, etc.). Les travaux menés sur ces catastrophes prennent la plupart du temps la forme de retours d’expériences5, et visent non seulement la compréhension des phénomènes physiques (les aléas), mais aussi la caractérisation de l’exposition et des vulnérabilités des populations et activités. Les géographes s’attachent à cartographier l’enveloppe des zones sinistrées ou pouvant l’être, et associent au patrimoine bâti des niveaux de vulnérabilité, d’abord physiques (résistance des matériaux et structures) puis de plus en plus intégrés (comprenant des indicateurs de vulnérabilité socio-économique par exemple). Ces travaux sont mobilisés par les pouvoirs publics dans le cadre notamment des Plans de prévention des risques (PPR) instaurés par la Loi Barnier de 1995, relatifs au renforcement de la protection de l’environnement.
Le foisonnement des productions en l’absence d’une école française de géographie des risques et des catastrophes illustre les difficultés à capitaliser d’une monographie à l’autre, à monter en généralité sans invisibiliser les spécificités locales, et à constituer une communauté structurée. Les géographes paraissent développer leurs visions propres, la plupart du temps impliqués dans des équipes pluridisciplinaires, plus qu’ils ne constituent un collectif homogène et cohérent au sein de la discipline, capable d’éprouver des propositions conceptuelles au-delà des expériences de chacun, et de dialoguer avec, d’enrichir, autant que de s’alimenter des réflexions connexes des autres sciences sociales sur les risques et catastrophes. Ceci amène à interroger la place et le rôle de la géographie parmi les réflexions des sciences humaines et sociales sur les risques, dans son lien avec les autres sciences, mais aussi dans son rapport à l’action.
Pour autant, si la géographie des risques et catastrophes, par son objet d’étude, se revendique souvent d’une approche plus tournée vers une science « appliquée » que « fondamentale », elle est au fait des débats à l’échelle internationale. Elle se réfère dans de nombreux cas aux disaster studies dans leur diversité, partageant approches conceptuelles et positionnements épistémologiques, en particulier avec le paradigme radical qui met l’accent sur le poids des conditions de vie quotidienne dans l’avènement d’une catastrophe6. Les concepts qui polarisent la production scientifique des géographes français questionnent la relation environnements / sociétés et sont similaires à ceux désormais utilisés par l’ensemble des sciences humaines et sociales, notamment la vulnérabilité, l’adaptation, la prévention7. En cherchant davantage à appliquer ces concepts, voire à les opérationnaliser « à l’épreuve du terrain », qu’à les définir, les travaux des géographes mettent l’accent sur le poids déterminant des contextes locaux et des spécificités à prendre en compte pour penser et élaborer les stratégies actuelles et futures de développement et d’aménagement des territoires. Cette entrée par le territoire, qui est peut-être l’une des spécificités de la géographie des risques et des catastrophes en France en comparaison avec d’autres traditions nationales, permet aux chercheurs et chercheuses de la discipline de revendiquer une posture spécifique dans la manière de se positionner à l’interface entre sciences et sociétés, autant qu’à l’interface entre sciences de la Terre et sciences humaines et sociales. L’avenir de la géographie des risques et des catastrophes s’écrit dans un dialogue renforcé avec sciences humaines et sociales via une intégration croissante de la géographie politique et sociale. Les nouvelles générations s’inscrivent dans ce mouvement récent tout en accélérant l’internationalisation vers les disaster studies. Ce faisant, elles questionnent radicalement les frontières disciplinaires, tout autant que les modalités d’articulation entre science « appliquée » et « fondamentale » en pensant une science avec et pour la société.
Notes
- Fabiani J-L., Theys, J. 1987, La société vulnérable. Évaluer et maîtriser les risques, Presses de l’ENS.
- Pigeon P. 2005, Géographie critique des risques, Economica.
- Coanus T., Pérouse J-P. 2006, Villes et risques. Regards croisés sur quelques cités en danger, Economica.
- Rebotier J. 2021, Les risques et l’anthropocène. Regards alternatifs sur l’urgence environnementale, ISTE.
- Moatty A. 2015, Pour une géographie des reconstructions post-catastrophe : risques, sociétés et territoires, Thèse de doctorat, Université Paul Valéry-Montpellier.
- Blaikie P., Cannon T., Davis I., Wisner B. 2014, At risk: natural hazards, people's vulnerability and disasters, Routledge.
- Veyret Y., Reghezza-Zitt M. 2005, L’émergence du risque en géographie, Cahiers nantais, 64-1 : 3-9.