Un évènement extrême comme opportunité scientifique
En conditions ordinaires, l’évolution morphologique des dunes est lente, mais sous la contrainte d'une tempête, tout s’accélère : le sable se déplace en quantités massives et la morphologie du cordon dunaire peut changer en quelques heures de manière significative. Ce sont précisément ces conditions que les scientifiques attendaient pour collecter les données nécessaires à leur travail.
L'objectif de ce workpackage, dédié à l’amélioration des connaissances des évènements extrêmes, est précis : constituer une base de données originale sur l'érosion des dunes lors des événements extrêmes, afin d'alimenter et de calibrer les modèles numériques de morphodynamique littorale. Mais encore faut-il que la tempête soit au rendez-vous.
Depuis l'automne 2025, le consortium impliquant l'Université de Perpignan (CEFREM), le BRGM, l'Université de Bordeaux (EPOC) et l'Université de Delft (Pays-Bas), accompagné des agents de l’Office National des Forêts (ONF), menait une veille météorologique attentive. En hiver, un ou deux épisodes tempétueux d'intensité suffisante peuvent survenir, ou ne pas survenir du tout. Lorsque les modèles de prévision ont annoncé le passage de Goretti début janvier, la décision a été prise immédiatement.
Trois profils, trois types de gestion
Le site choisi pour cette campagne, baptisé « La Limite », à la frontière des communes de La Teste-de-Buch et de Biscarrosse, n'est pas anodin. Il est un des sites de travail du Projet DUNES (projet de recherche Regional), théâtre de plusieurs expérimentations en matière de gestion dunaire conduites par l'ONF depuis 2015. Sur trois profils distincts mais proches, appelés « transects », des approches de gestion radicalement différentes sont à l'œuvre.
- Le premier transect correspond à une gestion ancienne, dont les effets ont façonné un profil proche de l'état naturel.
- Les deux autres, plus récents et gérés par l’ONF, expérimentent différentes modalités de fixation dunaire (couverture de genêts) selon deux modalités :
- une couverture en pied dont la vocation est de stimuler l’émergence et le développement d’une avant-dune
- une couverture du profil sur l’ensemble de la face avant de la dune de l'autre.
Cette diversité de situations fait du site un laboratoire grandeur nature pour tester l'influence de la méthode de gestion sur la réponse de la dune face à une tempête.
C'est dans ce contexte que les différentes équipes académiques, accompagnées des agents de l’ONF, ont déployé un dispositif instrumental de grande envergure.
Un dispositif instrumental exceptionnel à l'échelle internationale
Sur les trois transects, 34 anémomètres et 17 stations de transport éolien ont été installés simultanément. Des capteurs de pression ont également été déployés sur la plage pour mesurer la hauteur d'eau et la hauteur des vagues. Des levées topographiques ont été réalisées quotidiennement pour quantifier les évolutions morphologiques du site. Un dispositif qui dépasse largement ce que la littérature scientifique internationale recense habituellement.
Généralement ce qui est fait, c'est un seul transect transversal à la dune, avec 4 ou 5 stations de mesure. Là on avait 3 transects, avec 5 ou 6 stations sur chaque transect, tout ça en simultané. C'est très original vis-à-vis des bases de données qui existent dans la littérature.
Les stations de mesure du transport éolien fonctionnent selon un principe ingénieux : des pièges à sédiments, orientés face au vent, s'empilent sur la verticale le long d'un piquet. Chacun est muni d'une ouverture et d'un réceptacle souple à l'arrière qui capture les grains de sable transportés par le vent. Déployés sur les 60 premiers centimètres au-dessus du sol, là où l'essentiel du transport éolien se concentre, ils permettent, une fois pesés et compilés, de calculer un flux sédimentaire précis.
Dans des conditions ordinaires, ces pièges sont laissés en place 10 à 15 minutes. Durant Goretti, la puissance de la tempête a imposé un rythme bien différent, de 5 minutes, pour éviter l’obstruction des pièges face à un transport sédimentaire extrêmement élevé.
Des mesures en continu, y compris de nuit
La nuit du 8 au 9 janvier est le cœur de la campagne. C'est elle qui concentre les données les plus précieuses, captées au plus fort de la tempête. Sept séquences de mesure appelées « runs » ont été organisées successivement et simultanément sur les trois transects.
Une opération scientifique qui demande une certaine endurance physique. Après chaque run de 5 minutes sous plus de 100 km/h de vent, les équipes ramènent les pièges à sédiments à l’abris en arrière-dune. Là commence un travail minutieux : vider chaque piège, peser, étiqueter soigneusement chaque sachet. « Ça prend bien une heure, même à 15 personnes », résume Camille René (CEFREM). Puis retour sur le terrain pour un nouveau run. Et ainsi de suite, jusqu'à l'aube.
Une quinzaine de personnes se sont relayées sans interruption pour maintenir cette cadence. Loin d'être anecdotique, cette organisation humaine est une composante essentielle de la campagne : s'assurer que les instruments ne basculent pas, maintenir une veille continue, et garantir à chacun un temps de repos sans interrompre la collecte.
De la collecte de données à l’aide à la décision pour la gestion
Une fois la collecte achevée, les équipes entrent dans une deuxième phase : l'exploitation de la base de données constituée. Deux grandes orientations guident ce travail.
La première est d'ordre analytique : comprendre comment les vitesses et directions du vent changent sur le relief dunaire selon les pratiques de gestion en place, comment ces paramètres influencent le flux sédimentaire, et comment la morphologie dunaire a évolué différemment d'un transect à l'autre. Une approche « naturaliste ».
La seconde est d'ordre numérique : la base de données servira à calibrer des modèles de morphodynamique dunaire. Car un modèle numérique, aussi sophistiqué soit-il, ne peut produire des résultats fiables qu'à condition d'avoir été calibré avec suffisamment de données de bonne qualité.
Ces modèles calibrés permettront ensuite de simuler différentes configurations d'aménagement : végétalisation, reprofilage de la dune, mise en place de ganivelles, afin d'orienter les choix des gestionnaires et le dimensionnement de ces solutions. Ces travaux qui seront réalisé dans le cadre du projet DUNES, devront bénéficier aux partenaires opérationnels parties prenante de la gestion du littorale : ONF, communautés de communes, services déconcentrés de l'État, communes littorales.
La côte aquitaine est très représentative de tout ce qui se passe sur la façade atlantique nord-ouest européenne. Ce qui en découlera en termes de bonnes pratiques va percoler pour tous les gestionnaires qui ont la charge d'une bande littorale.
Une niche scientifique aux enjeux mondiaux
La recherche sur les processus éoliens dunaires en conditions extrêmes reste un domaine de niche. Peu d'équipes dans le monde disposent d’un tel volume d'instruments sur des sites exposés. C'est précisément pour cette raison que la base de données constituée lors de cette campagne revêt une valeur scientifique particulière à l'échelle internationale.
Les résultats seront communiqués à la communauté scientifique via des publications et des conférences nationales et internationales, mais aussi directement aux gestionnaires, à commencer par l'ONF.
Cette campagne marque la fin de la phase de collecte de ce workpackage, dont l'un des objectifs centraux était précisément d'obtenir des données lors d'un événement extrême. Objectif atteint : tous les instruments ont fonctionné, les données sont en cours de post-traitement, et la base de données est en cours de construction.
Tout a fonctionné. Les objectifs en termes d'enregistrement des données sont réussis. On va passer maintenant dans une deuxième phase : l'exploitation de ces données.